Le destin d'une lavandière de Genève

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L’éveil des consciences

Le destin d’une lavandière de Genève , brûlée puis réhabilitée , avant de devenir une notabilité , témoigne du changement progressif de statut de la sorcière à partir de la fin du XVIIe siècle .

 

Le  6  avril 1652 , Genève

Fait brûler la « sorcière » Michée Chauderon , après l’avoir pendue !

Elle sera la dernière à périr dans la république de Genève pour faits de sorcellerie .

1997

La ville donne son nom à un tronçon de l’avenue des Eidguenots. Consécration modeste , à l’image de ce bout de rue , mais qui résume à lui seul 3 siècles de l’histoire de l’Europe , passée progressivement de la psychose démoniaque à l’obsession de la repentance , du fanatisme religieux qui fait flamber les sorcières à la résistance au machisme qui en fait des héroines .

Dans l’histoire des sorcières , le cas Chauderon est ainsi exemplaire ….

Mais qui était elle ? Etrangère , veuve , analphabète et catholique . » Elle faisait figure de coupable idéale » assure l’historien Michel Porret .

Née en 1600 , la dame à 20 ans quand elle s’installe dans la république de Genève, ville-état , indépendante et calviniste . Là , elle devient servante. Engrossée à 37 ans par un valet qui a la mauvaise idée de mourir avant de l’épouser , la célibataire est ensuite jugée pour « paillardise » : Elle a une liaison et est bannie de la ville avec son amant . Le couple se marie , puis revient discrètement à Genève , ou l’époux meurt en 1646 . Veuve , Michée devient lavandière , guérisseuse. Ses voisines apprécient , semble t il , une soupe aux mille vertus dont elle a le secret .

Mais en mars 1652, huit femmes la dénoncent pour avoir « baillé le mal «  à deux jeunes filles désormais possédées par le malin . Querelle de voisinage ? Michée aurait refusé d’aider l’une de ces femmes . On l’accuse d’avoir assisté à un « Sabbat «  . Les juges se laissent convaincre …..

La sorcellerie à Genève, on connait ! Rien que entre 1527 et 1626, 46 femmes et 23 hommes ont été condamnés au bûcher pour ce crime.

On deshabille donc Michée , on la rase , on la pique à différents endroits du corps pour trouver la marque du diable ….

Des traces suspectes ? il ne faut pas moins de trois équipes de médecins pour réussir enfin à en  trouver trois .

Son sort est alors scellé. Elle doit avouer ses amours diaboliques. Pour l’aider à parler , on la soumet à l’estrapade : on lui attache les bras à des cordes , on la hisse en haut d’un poteau , puis on la relache brutalement ….. Au bout de quelques séances , elle avoue «  que venant des champs , le diable lui apparut en forme d’une ombre qui la baisa «  .

Plus tard , elle affirme encore , «  qu’étant incitée par le diable , lequel lui avait bailléde la poudre et une pomme à ce sujet , elle a donné du mal à deux jeunes filles nommées au procès «  . Les juges ont enfin la preuve qu’ils cherchent : Michée est bien une sorcière . Par mansuétude pénale , elle est d’abord pendue publiquement , puis son cadavre est brûlé et ses cendres dispersées aux quatre vents par le bourreau. Elle avait 50 ans âge canonique pour l’époque .

Le Diable ….. un concept ?

Mais les Lumières commencent à s’allumer en Europe. La mort de Michée horrifie les protestants libéraux de Genève , hostiles au calvinisme rigide .

La ville de Calvin ne devrait elle pas se montrer un modèle de tolérance et de modernité ?

L’affaire Chauderon ne marque t elle pas une rechute dans la folie superstitieuse, alors que pendant 26 ans aucune sorcière n’avait été brûlée dans la ville- Etat ?

Comme le rappelle Michel Porret , le procès de la pauvre lavandière arrive à un moment charnière.

« Vingt ans plus tôt il est banal , vingt ans plus tard il est inacceptable ….l ’hypothèse du diable devient caduque à partir des années 1650-1660 ».

Michée n’a pas eu de chance , de fait , en 1682 la France ne retient plus la peine de mort Qu’en cas de sacrilège et d’usage de poisons . Le diable ne fais plus aussi peur .

« Je bannis de l’univers cette abominable créature pour l’enchainer dans l’enfer «  . ose écrire Balthasar Bekker ( 1634-1698) dans son livre « Le monde enchanté « .

Pour ce disciple de Descartes , le diable , s’il existe , n’est qu’un concept. «  Ce que l’on trouvera le plus surprenant , c’est le peu d’état que je fais du diable et le peu de pouvoirs que je lui attribue. Car enfin , on a poussé les choses si loin à son égard qu’on se fait presque une affaire de piété d’attribuer au diable quantité d’effets miraculeux « .

Pour le théologien des Pays Bas , fervent chrétien par ailleurs , si le diable existe , il ne peut agir sur le monde sinon , il serait Dieu ! L’affirmation vaudra à son auteur d’être privé de son ministère paroissial , mais son livre fait date …..

Heureusement les temps ont changé ……

En 1764 l’Italien Cesare Beccaria ( 1738-1794) fait ainsi paraître le « traité des délits et des peines «  , premier livre à exiger des sanctions proportionnées aux crimes et à remettre en cause la torture et la peine de mort . Premier grand texte pénal dont Voltaire fait un commentaire, publié en 1766, ou il réclame lui aussi des sanctions équitables et condamne le fanatisme religieux. Pour cela , il prend en exemple le procès de Michée , qu’il appelle d’ailleurs » Chaudron » , un nom qui ne s’invente pas quand on est une sorcière , diront les mauvaises langues : «  Tous les tribunaux de l’Europe chrétienne retentissaient de pareils arrêts . Les bûchers étaient allumés partout pour les sorciers, comme pour les hérétiques . Ce qu’on reprochait le plus aux Turcs , c’était de n’avoir ni sorciers ni possédés parmi eux .  On regardait cette privation de possédés comme une marque infaillible de la fausseté d’une religion. » Dans son élan, le redoutable pamphlétaire estime à «  plus de 100 000 les prétendus sorciers «  éxécutés par les tribunaux chrétiens, chiffre largement exagéré, mais qui sera souvent repris .

Déjà pourtant , en Europe de l’Ouest tout du moins , les jeux sont faits : Même si les campagnes continuent de croire au démon , les théologiens , les juges , les médecins , ces troupes d’élites de la lutte anti-démon , ne sont plus convaincus de l’existence de ses œuvres et n’estiment plus necessaires de brûler les sorcières. Evidemment , cela ne veut pas dire que les gens éduqués ne croient plus au diable . Bien au contraire . Comme la note de Robert Muchembled dans « Une histoire du diable » l’évocation littéraire du démon est particulièrement intense de 1720 à 1739 , époque des grandes polémiques démonologiques .

En 1772 , chez Jacques Cazotte , Lucifer rencontre même l’amour ( Le diable amoureux). Le surnaturel se détourne des bûchers( et du pêché ) pour occuper l’imaginaire, conquête relativement facile que la déferlante romantique transforme en victoire absolue entre les deux »Faust » de Goethe  ( 1808-1832 ) .

Chassées des tribunaux , les sorcières se mettent alors à hanter les contes pour enfants .

Charles Perrault, au XVIIe siècle, avait opposé les fées bienveillantes à leurs sœurs malfaisantes.

Pour un couvert d’or manquant, la fée invitée au baptême de la Belle au Bois Dormant lui jette un mauvais sort .

En 1862, un homme vient à leur secours en bousculant l’image traditionnelle de la sorcière : Jules Michelet . Pour l’historien , à qui ses audaces anticléricales vont faire perdre sa chaire au collège de France , la sorcière n’est ni vieille ni moche ni même cruelle . C’est une femme libre , puissante , victime du machisme séculaire . Les alliénistes ont beau vouloir la classer plus tard parmi les hystériques , la sorcière n’aura plus dorénavant le même statut . Une preuve de cette évolution ?

Le destin posthume de Michée Chauderon , la guérisseuse. Elle aussi rangée parmi les malades mentales à la fin du XIXe siècle ( il fallait la soigner disaient les médecins, pas la juger ), elle devient au XXe siècle une icône féministe : Cette femme libre aurait payé de sa vie son anticonformisme.

La thèse s’avère payante : en 2001 , Michée la « sorcière » est réhabilitée à Genève lors d’un procès à grand spectacle, avant de devenir , grâce au chemin qui porte son nom, une notabilité .