Une personne avec deux ADN dans un seul corps : retour sur un mythe La Chimère

Certains humains portent deux ADN en eux. On les croyait rarissimes, on découvre que c’est assez courant. Qu’est-ce que cela change pour la médecine légale et pour la définition de l’identité?

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Une personne avec deux ADN dans un seul corps. Un être qui, génétiquement, est à la fois lui-même et quelqu’un d’autre. Un monstre, si vous voulez. Mais suffisamment répandu, contrairement à ce qu’on croyait, pour que cette monstruosité se révèle être d’une troublante banalité. Affublées d’un nom mythologique qui en décuple la fascination, objet d’un buzz naissant dans le monde de la génétique, les chimères balaient l’équation sur laquelle on croyait pouvoir se reposer: un individu, un génome, liés l’un à l’autre en exclusivité. Un code génétique comme une signature. Un lieu irréductible de notre individualité. Eh bien, pas toujours.

Le terme est emprunté aux mythes grecs. La Chimère a une tête de lion, un corps de chèvre, une queue de serpent. Elle a aussi une descendance: dans la version d’Hésiode, elle s’accouple avec le chien Orthos (qui est bicéphale), donnant naissance au Sphinx (tête et poitrine de femme, corps de lion, ailes d’oiseau) et au Lion de Némée. Prouesses de la génétique antique.

Chimere

«Les chimères de la mythologie sont des constructions par morceaux. Comme le dieu égyptien Horus, qui a une tête de faucon sur un corps d’homme. Les chimères réelles, elles, sont un mélange poivre et sel, indiscernable, total», explique Denis Duboule, spécialiste de la génétique du développement à l’Université de Genève et à l’EPFL, et créateur de souris chimériques en laboratoire.

 

 

Histoire vraie 

Dans la vraie vie, la plupart des chimères ignorent qu’elles le sont. Un incident vient parfois révéler leur dualité.

 

En 2002, l’Américaine Lydia Fairchild demande une aide financière à l’Etat de Washington. Un test d’ADN s’ensuit, procédure standard.

Résultat: on déclare que ses enfants ne sont pas les siens et on traîne la jeune femme en justice pour fraude à l’assistance sociale. Au cours de la procédure, le procureur tombe par chance sur un article du New England Journal of Medicine, qui raconte une histoire semblable et déroutante.

Il s’agit cette fois d’une Bostonienne aisée, Karen Keegan, qui se soumet à un test de compatibilité en vue d’une transplantation d’un rein et se voit révéler que deux de ses enfants ne sont pas les siens. La maternité de l’hôpital aurait-elle échangé les bébés? Karen serait-elle une mère adoptive sans le savoir? Quelques examens plus tard, la mère découvre qu’elle est une chimère. Comme Lydia, elle a un génome double parce qu’elle a fusionné in utero avec son jumeau…

Explications :

«Une chimère peut se développer de deux manières. L’une est pour ainsi dire mineure: c’est le transfert de matériel génétique ­entre la mère et le fœtus. Le placenta est fait pour empêcher ces échanges, mais cela se passe quand même assez souvent. Des cellules échangées continuent à se reproduire, et vous vous retrouvez avec un chimérisme dans le sang. Celui-ci existe peut-être chez tout le monde. Nous serions tous des chimères… Ça, c’est le côté ordinaire, pedestrian, comme disent les Anglo-Saxons. La vraie, la belle chimère, ce sont de faux jumeaux qui fusionnent. Si cette fusion est bien faite, chaque organe est un mélange des deux. Si elle est inégale, elle portera sur une petite partie de l’individu, un ou deux organes», explique Denis Duboule.

Les histoires de Karen et Lydia donneront lieu à un documentaire (I Am My Own Twin, «Je suis mon propre jumeau») et à une belle descendance dans la fiction. En 2004, la série TV Les Experts met en scène un violeur qui trouble la justice, car son sperme contient un autre ADN que sa salive (saison 4, épisode 23). Michael Crichton (Next, 2006) et la série Dr House (saison 3, épisode 2) mettent également de la chimère dans leurs intrigues. Et en 2010, l’auteure de polars et anthropologue judiciaire Kathy Reichs – adaptée dans la série TV Bones – publie Les Traces de l’araignée: «Harriet Lowery était une chimère. Elle avait un œil marron et un œil vert. Et des lignes de Bla­schko», s’exclame un personnage.

 

 

source letemps

Date de dernière mise à jour : 04/02/2020